
Ceci est un récit d'expérience ayant fait l'objet d'une dé-identification, d'une évaluation des risques et d'un travail de mise en forme ; le texte ne conserve aucune information permettant d'identifier l'auteur d'origine, sa région ou tout détail reconnaissable.
Les bouteilles d'alcool ne valent rien, mais il faut en acheter de nouvelles chaque jour
J'ai vu beaucoup de personnes dépendantes à l'alcool, et l'alcool qu'elles boivent est très bon marché. Personne ne peut se permettre les alcools haut de gamme ; sans parler d'une bouteille de Moutai par jour, même une bouteille de Yanghe par jour pendant plusieurs années d'affilée peut ruiner une famille. C'est pourquoi ceux qu'on peut qualifier de dépendants à l'alcool fument des cigarettes et boivent des alcools très bon marché.
J'ai vu beaucoup de personnes dépendantes à l'alcool, et elles boivent de l'alcool en vrac. Partout, il existe ce genre de magasins de vente d'alcool en vrac : des bidons de cinq jin, des bidons de dix jin, tous en plastique transparent. On en achète quelques-uns et on les garde à la maison pour boire tranquillement. D'abord, c'est économique et pratique ; ensuite, une fois l'habitude prise, il devient difficile d'accepter d'autres types d'alcool. Dans ce cas, inutile de parler de collectionner les bouteilles : même les bidons en plastique sont réutilisés.
Certains boivent aussi des bouteilles, mais ce sont des alcools bas de gamme, comme l'Erguotou, le Laocunzhang, sans emballage, dans des bouteilles en verre transparent. Ces bouteilles ne valent absolument rien : le verre usagé se vend 3 fen le jin, et elles n'ont aucune valeur esthétique. En revanche, certains alcools sont vendus avec un cendrier offert. J'ai vu chez un parent une vingtaine de grands cendriers en verre ; on m'a demandé si j'en voulais.
Le plus dur, c'est de ne jamais savoir quand la prochaine fois arrivera
Un jin par jour, au minimum sept à huit liang. Ce n'est pas une ivresse occasionnelle, c'est tous les jours comme ça. On ne sait jamais si aujourd'hui, après avoir bu, il va faire une scène, jeter des objets, ou présenter des signes de danger nécessitant une aide immédiate. Tous les objets pointus de la maison doivent être rangés, les médicaments doivent être mis sous clé, et même les bouteilles d'alcool doivent être manipulées avec précaution, de peur qu'il ne les casse en verre brisé quand il a trop bu.
Ceux qui fument de bonnes cigarettes et boivent de bons alcools tous les jours sont des gens riches et puissants ; ils n'ont pas besoin d'en acheter eux-mêmes, tout leur est offert en cadeau. Mais à ce niveau-là, on ne sombre pas dans l'addiction au tabac et à l'alcool. Ils ont certes de belles bouteilles à valeur esthétique, mais pensez-vous qu'ils y prêtent attention ? Avec tout ce temps libre, ne préféreraient-ils pas s'adonner aux antiquités et à la calligraphie ?
Ce qui fait vraiment craquer les familles, c'est cette érosion jour après jour. Les bouteilles d'alcool ne valent rien, mais il faut en acheter de nouvelles chaque jour. L'argent part, et la personne, elle, tourne en rond sur place.
Les objets les plus ordinaires de la maison deviennent des dangers cachés
Ces bidons en plastique et bouteilles en verre à la maison, on n'ose pas les jeter n'importe comment, de peur qu'il ne se mette en colère s'il ne trouve pas son alcool ; on n'ose pas non plus les garder, de peur qu'il ne prenne une bouteille pour frapper quelqu'un quand il a trop bu. Au final, on est obligé de s'en débarrasser discrètement : pendant qu'il dort ou qu'il est sorti, on met les bouteilles vides dans des sacs poubelle noirs et on les jette dans la poubelle extérieure.
Mais le lendemain, il en rapporte de nouvelles. Des bidons de cinq jin, des bidons de dix jin, des bidons en plastique transparent, posés dans un coin de la cuisine. On ne peut pas compter combien de ces bidons il y a dans la maison ; ils sont comme des minuteurs qui nous rappellent : encore un jour de passé, encore un jin de bu.
Dans ces magasins d'alcool en vrac, le patron le connaît bien. Pas besoin qu'il ouvre la bouche, le patron sait combien de jin il faut lui servir. Parfois, il n'a pas d'argent, et le patron lui fait crédit. Les ardoises, au final, c'est la famille qui va les régler. Les bouteilles d'alcool ne valent rien, mais les dettes accumulées, c'est toute la famille qui doit les porter.
Ce n'est pas qu'on n'a pas pensé à arrêter, mais le sevrage est trop dur à supporter
La famille a bien essayé de le raisonner. Une fois, il a essayé de ne pas boire ; dès le lendemain, il a commencé à avoir des tremblements des mains, à transpirer, à avoir des palpitations, comme s'il avait perdu son âme. Finalement, n'y tenant plus, il est retourné acheter de l'alcool. Après cette fois-là, la famille n'a plus jamais osé le laisser arrêter brutalement, car on savait qu'un arrêt soudain pouvait provoquer des signes de danger nécessitant une aide immédiate.
Ce n'est que plus tard que nous avons compris : chez une personne qui boit beaucoup et depuis longtemps, le corps s'est adapté à la présence de l'alcool. Si on arrête brutalement, le corps réagit violemment. Ce n'est pas une question de volonté, c'est le corps qui est en souffrance. Mais à l'époque, nous ne comprenions pas ; nous savions seulement qu'il ne pouvait pas se passer d'alcool, que les bouteilles d'alcool étaient sa vie.
Ces bidons en plastique, ces bouteilles en verre, étaient en réalité des signaux de détresse. Seulement, à l'époque, nous ne savions pas les lire ; nous les prenions pour des objets du quotidien.
La destination des bouteilles d'alcool, c'est la destination de la famille
Avec le recul, savoir où sont allées ces bouteilles d'alcool n'a finalement pas d'importance. Ce qui compte, c'est qu'elles nous rappellent : quand une personne boit un jin par jour, sa vie, sa famille, sa santé sont lentement rongées par l'alcool. Les bouteilles d'alcool ne valent rien, mais un jin par jour, c'est plus de trois cents jin par an. Ce calcul-là ne se fait pas en argent, mais en temps, en santé, en famille.
Ces bidons en plastique, ces bouteilles en verre, ont fini à la poubelle. Mais la personne qui boit, et sa famille, tournent encore en rond sur place. Jusqu'au jour où apparaissent des signes de danger nécessitant une aide immédiate, et c'est seulement là que la famille prend la décision de l'emmener chercher de l'aide.
Si vous avez quelqu'un comme ça chez vous, ou si vous vivez vous-même cette situation, pourquoi ne pas regarder ces bouteilles d'alcool. Elles ne sont pas que des déchets : ce sont des signaux. Une fois le signal reçu, la prochaine étape, c'est vous qui choisissez.
Le problème d'alcool n'est pas qu'une habitude personnelle : il transforme les objets et le quotidien les plus ordinaires de la famille.