Au bout du fil, tard dans la nuit, il parlait dans le vide

- Le jour, il porte des barres d'acier sur le chantier sans se plaindre de la fatigue, mais la nuit, il compose sans cesse des numéros sur son téléphone, parlant tout seul face à la tonalité d'occupation - Son/sa partenaire a filmé sa solitude lors de ses soirées arrosées : appels rejetés, insultes, personne à qui parler, ne restent que la bouteille et l'obscurité - Ce n'est pas un cas isolé, c'est un moment de vulnérabilité partagé par beaucoup de personnes dépendantes à l'alcool : tenir le coup le jour, s'effondrer la nuit - Le point de vue d'un/e partenaire : voir la souffrance qu'il cache, mais aussi les limites et la fatigue de l'accompagnement

Au bout du fil, tard dans la nuit, il parlait dans le vide

Ceci est un récit d'expérience ayant fait l'objet d'une dé-identification, d'un dépistage des risques et d'un travail de mise en forme du langage ; le texte ne conserve ni l'identité de l'auteur d'origine, ni sa région, ni aucun détail identifiable.

Au cœur de la nuit, autour d'une table de beuverie, il parle à un écran noir

Sur la table, une demi-bouteille d'alcool blanc bon marché à peine entamée, une assiette de cacahuètes refroidies depuis longtemps. L'écran de son téléphone s'allume et s'éteint sans cesse dans la pénombre. Peu importe que ce soit un homme ou une femme, peu importe l'heure, de minuit jusqu'à l'aube, il compose les numéros un par un — ceux qui décrochent, ceux qui ne décrochent pas, ceux qui raccrochent, ceux qui l'insultent… Il écoute tout, sans dire un mot, le téléphone à la main, écoutant la tonalité d'attente, ou une phrase exaspérée : « Arrête d'appeler. »

Même quand on l'insulte au téléphone, il se contente d'un petit rire gêné, raccroche, avale une gorgée au goulot, puis compose le numéro suivant. Sa fille, il ne sait pas où elle est ; sa femme, « ni chair ni poisson » ; quand elle appelle, c'est pour demander de l'argent, ou pour dire « qu'il est mort pour elle », sans un seul mot de sollicitude. Les parents éloignés au village ont depuis longtemps disparu de sa vie. Dans ce vaste monde, il n'a même pas une personne à qui parler.

Il tient son téléphone, face à l'écran noir, et se parle à lui-même : il parle du chantier, du froid qui s'installe, du repas d'aujourd'hui un peu trop salé… Il parle à l'air, et aussi à cette personne inexistante de l'autre côté de l'écran.

Le jour, il porte des barres d'acier ; la nuit, il porte sa solitude

Le jour, il est le chef sur le chantier : il transporte les barres d'acier, porte les sacs de ciment, il est plus fort que personne et ne se plaint jamais de la fatigue. Il aide aussi les autres, et tout le monde dit de lui que, à part sa dépendance à l'alcool, il est plutôt loyal et solidaire. Mais une fois la nuit tombée, dès qu'il boit, toute l'amertume qu'il porte en lui remonte à la surface, impossible à contenir.

Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, avant l'aube, on le revoit sur le chantier. Il travaille toujours, parce qu'il est sorti de l'usine d'emballage : le chantier est plus dur, mais le salaire est plus élevé. Il s'est lavé le visage, a enfilé des vêtements de travail propres ; la détresse et la solitude de la veille au soir semblent n'avoir jamais existé. Il est toujours aussi beau, mais son corps a déjà été brûlé par l'alcool.

En réalité, toute sa fragilité et toute sa misère, il n'ose les relâcher qu'au plus profond de la nuit, dans l'alcool, face à ces inconnus au bout du fil, en cachette.

En tant que compagne, j'ai appris à ne plus poser de questions

Au début, je voulais toujours comprendre pourquoi il buvait autant. Je fouillais son journal d'appels, je lui demandais à qui il téléphonait, ce qu'il disait. Soit il se taisait, soit il faisait un geste agacé de la main. Plus tard, j'ai compris que ces appels au milieu de la nuit ne visaient pas à joindre quelqu'un, mais étaient sa seule façon de se sentir « encore quelqu'un à qui s'adresser ».

J'ai essayé de le convaincre de boire moins, j'ai essayé de cacher les bouteilles, j'ai essayé de lui arracher le téléphone des mains quand il appelait. Résultat : il buvait encore plus, ou ne rentrait carrément pas à la maison. J'ai commencé à avoir peur de la tombée de la nuit, peur d'entendre le bruit de la porte quand il rentrait, peur de le voir parler à voix haute, ivre, face au vide.

Le plus dur, c'est de ne jamais savoir quand ça va se reproduire. Le jour, il va bien, comme une personne normale ; je me demande même parfois si je ne me fais pas des idées. Mais dès que la nuit tombe, dès que la bouteille s'ouvre, cet étranger familier revient.

La frontière de l'accompagnement : je ne peux pas le sauver, mais je peux prendre soin de moi

Pendant longtemps, j'ai eu l'impression que je devais faire quelque chose. Quand il avait trop bu, je lui apportais de l'eau, je lui essuyais le visage, je nettoyais ce qu'il avait vomi par terre. Le lendemain, quand il se réveillait, je faisais comme si de rien n'était. Mais à continuer ainsi, c'est moi qui allais finir par craquer.

J'ai fini par comprendre que sa solitude et sa dépendance, ce n'est pas moi qui peux les « guérir ». Ce que je peux faire, c'est préserver ma propre frontière : ne pas nettoyer derrière lui, ne pas répondre à ces appels nocturnes à sa place, ne pas faire de ses émotions ma responsabilité. Quand il a besoin d'aide, je peux l'accompagner pour découvrir des soutiens professionnels, comme les parcours d'accompagnement familial ; mais je ne peux pas marcher ce chemin à sa place.

Aujourd'hui, quand il boit au milieu de la nuit, il m'arrive de m'asseoir à côté de lui, sans dire un mot. Lui parle tout seul au téléphone, moi je m'occupe de mes affaires. Parfois, il lâche soudainement « aujourd'hui, j'suis fatigué », et je réponds « mmm ». Ces moments sont rares, mais au moins je ne suis plus seule à tout porter.

La peine qu'il cache est aussi celle de beaucoup d'autres

Autour de vous, y a-t-il aussi des gens qui tiennent le coup le jour et s'effondrent la nuit ? Il n'est pas un cas isolé. Beaucoup de personnes dépendantes à l'alcool sont, le jour, le pilier de leur famille, des bons éléments sur le chantier, des gens « loyaux » pour leurs amis ; mais une fois la nuit venue, l'alcool devient la seule chose qui leur permet de baisser la garde.

Leur fragilité, ils n'osent souvent la relâcher qu'au plus profond de la nuit, dans l'alcool, face à cette personne inexistante au bout du fil, en cachette. Ce n'est pas une excuse, mais une situation bien réelle. En tant que compagnes et compagnons, ce que nous pouvons faire, ce n'est pas les sauver, c'est les voir, tout en préservant notre propre frontière.

Si vous vivez une situation similaire, vous pouvez consulter les récits d'autres familles ; vous y trouverez peut-être un peu de résonance et de pistes.

L'accompagnement d'un·e partenaire n'est pas un sauvetage, c'est voir la peine qu'il ou elle cache, tout en préservant sa propre frontière.

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